Retour sur la table ronde : Quand alimentation rime avec injonctions, comment mettre fin à la culpabilisation ?
En 2025, Bouillon de CultureS a encore marqué les esprits !
Depuis maintenant 3 ans, nous avons eu la chance d'accueillir autour de notre table des personnes inspirantes qui ont pu nous partager leurs vécus, expériences et savoirs. Pour n’en citer que quelques-unes : la journaliste Nora Bouazzouni, la juriste et militante Cannelle Fourdrinier, la diététicienne Ariane Grumbach ou encore la sociologue Sonia Bouima. Et ça continue avec la table ronde qui s’est déroulée le 25 octobre 2025 au Faitout dans le cadre de la 3ème édition du festival.
Organisée par Bellebouffe et Territoires à VivreS Grand Lyon, la table ronde a mis à l’honneur des femmes qui, chacune à leur manière, nous proposent de regarder notre société à l’aune de rapports sociaux, d’en comprendre les rouages, les violences et surtout qui nous invitent à rêver et à expérimenter ensemble une société plus juste et joyeuse :
Karine Jacquemart, directrice de l’ONG Foodwatch, engagée contre les abus de l’industrie agroalimentaire, autrice de l’ouvrage “Les dangers de notre alimentation” aux Editions Payot, 2025.
Héloïse Ferber doctorante à l’IRIS - EHESS en Sociologie de l'alimentation qui réalise une thèse sur le travail alimentaire dans un quartier populaire du XXème arrondissement à Paris.
Kiyémis, poétesse et militante féministe afrodescendante, qui explore les questions de corps, d’identité et de résistance à travers ses écrits ; autrice notamment du livre “Je suis votre pire cauchemar” (aux éditions Points, 2022) et direction de “Pour la joie, Une ode à la résistance poétique et politique” paru le 15 octobre dernier aux éditions Les liens qui libèrent.
Lauren Malka, autrice, journaliste et podcasteuse indépendante qui interroge les mécanisme de la culpabilisation alimentaire, particulièrement celle s’exerçant sur les femmes ; autrice de “Mangeuses, histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès” en 2023 aux éditions Les Pérégrines.
Christine De Sousa, infirmière et Céline Bruchet, médecin généraliste au Centre de santé communautaire “Santé commune” de Vaulx-en-Velin, qui œuvre pour une approche inclusive, bienveillante et dé-pathologisante de la santé.
Isabelle Picard et Ariane Ngoune Saha du comité citoyen Calim 8 qui expérimentent une caisse solidaire de l’alimentation à Lyon dans le 8ème arrondissement.
Table ronde animée par Marie-Amandine Vermillon, psychologue sociale, co-fondatrice et directrice de Bellebouffe, cofondatrice du Faitout.
Crédit photo : Laurine Verdier
Nous avons travaillé sur cette table ronde en choisissant un point d’entrée qui est celui de la culpabilisation. La culpabilisation c’est en même temps un processus et un résultat par lequel on est amené•e à se sentir coupable, responsable.
Lorsqu’on est une minorité de genre, une personne grosse, racisé•e, en situation de handicap, pauvre, … ou même simple mangeur ou mangeuse nous devons faire face à des situations de honte, de culpabilité : par exemple honte de son corps (trop gros, trop maigre), honte de ce que l’on mange, au final honte de qui l’on est.
Pour nous, c’est important de politiser ces formes de honte, de culpabilisation et de responsabilisation qui s’exercent alors qu’elles sont le fruit de différents systèmes de dominations et d’oppressions.
Qui nous rend coupable ? Et pourquoi devrions-nous avoir honte de qui on est ou de ce que l’on mange ?
Cette table ronde permet d’interroger collectivement ces processus de responsabilisation individuelle, de stigmatisation, d’exclusions sociales qui produisent souffrances, violences et morts - car oui on meurt de grossophobie, on meurt de trouble des conduites alimentaires (TCA), on meurt de cancers divers et variés qui prennent racines dans le contenu de nos assiettes et de nos champs … - et à la façon dont on pourrait collectivement y mettre fin.
Pour cela, nous avons proposé un premier temps d’échange d’une heure avec nos différentes invitées. Un 2ème temps a permis de creuser les sujets abordés, au travers de tables de discussion réalisées en petits groupes.
Retour sur la table ronde
Injonctions autour du bien manger et culpabilisation alimentaire
Karine Jacquemart, Héloïse Ferber, Lauren Malka et Ariane Ngoune Saha, membre de Calim 8
Karine Jacquemart
Karine Jacquemart est directrice de l’ONG Foodwatch, une association 100% indépendante qui milite pour un droit fondamental : l’accès à une alimentation saine et durable pour tous et toutes.
Karine Jacquemart est revenue sur la double peine auquel font face les foyers en situation de précarité :
des injonctions au bien manger alors que les produits sains (particulièrement les produits frais tels que les fruits et légumes) sont inaccessibles d’un point de vue économique
une proportion de maladies chroniques comme le diabète de type 2 ou de maladies cardiovasculaires sont plus importantes chez les classes populaires
Aujourd’hui, nous nous situons dans un système alimentaire agroindustriel qui nous rend malade, avec des coûts à la fois humains et économiques très conséquents, qui pourraient être évitables (voir le rapport 2024 : L'injuste prix de notre alimentation). Des millions de gens subissent la précarité alimentaire (16% en France) et 1 agriculteurice sur 6 vit en dessous du seuil de pauvreté.
Les publicités et discours dominants auxquels nous faisons face mettent la faute sur les consommateurices : c’est parce que les comportements des consommateurices sont ce qu’ils sont que les paysans sont mal payés ou que les mangeur•euses sont malades.
Cette stratégie de diversion du “diviser pour mieux régner” veut faire porter le poids de la culpabilité sur les épaules des individus.
Karine Jacquemart veut arrêter de faire croire que les problématiques de santé et de précarité du monde paysan sont avant tout une affaire individuelle. L’enjeu est systémique car ce sont les grandes entreprises qui choisissent qui a accès à quoi et à quel prix. Pour Karine Jacquemart, il est important de se sentir légitime à faire porter notre voix en tant que citoyen et citoyenne car on peut avoir un poids dans l’évolution de nos systèmes alimentaires vers plus de justice sociale et de durabilité.
“Résister, réconcilier, réinventer, faire ensemble.”
Héloïse Ferber
Héloise Ferber, doctorante à l’EHESS, réalise une thèse pour re-définir la notion de durabilité, à partir des pratiques et représentations alimentaires des classes populaires parisiennes du XXème arrondissement. Dans le cadre de sa thèse, Héloise Ferber s’intéresse notamment aux réseaux associatifs travaillant dans l’arrondissement à l’articulation entre écologie, alimentation et inégalités sociales.
Héloïse Ferber a évoqué le travail éreintant (et considérable) de réhabilitation et de re-distribution d'invendus alimentaires réalisé par les associations d’aide alimentaire pour permettre à des foyers en grande précarité de s’alimenter.
Ce travail est effectué majoritairement par des bénévoles qui se voient trier les denrées (plutôt devrions-nous appeler cela des déchets) données par la grande distribution. Cette mission déléguée aux associations permet à la grande distribution d’éviter un coût de gestion des déchets et d’obtenir un gain fiscal (et social) important tandis que la qualité des denrées alimentaires n’est pas au rendez-vous.
Héloïse Ferber a mis en lumière la culpabilisation vécue par les mères de famille quant à la manière de nourrir leurs enfants, culpabilisation qui prend racine dans les multiples injonctions (enfants, familles, Etat, etc) qui pèsent sur leurs épaules. Elle nous met aussi en garde contre les formes de “moralisation douce” dont peuvent faire preuve les associations qui promeuvent une alimentation durable auprès de publics en situation de précarité : est-ce qu’on donne accès à une alimentation de qualité à des gens qui en ont besoin ou est-ce qu’on est en train d’essayer de faire changer des pratiques qui n’ont rien demandé pour les verdir du point de vue de la classe dominante ? Ici, le discours ne vise pas à culpabiliser les associations mais doit leur permettre d’interroger leurs pratiques.
Lauren Malka
“Mangeuses, histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès” est un livre enquête pour mieux comprendre le rapport à la fois joyeux et tourmenté que les femmes entretiennent avec la nourriture. Lauren Malka s’est entretenue avec de nombreuses femmes qui ont des âges et des positions sociales différentes et offre de la matière historique, littéraire et philosophique pour appréhender cela.
Dans son livre, Lauren Malka évoque notamment les mythes construits par une élite dominante blanche et masculine depuis plusieurs siècles :
les femmes ne savent pas cuisiner alors que les hommes sont capables de sophistiquer, sublimer un aliment
les femmes ne savent pas non plus manger avec leur palais (= elles ne pourraient pas faire preuve de goût)
les femmes distraient les hommes lorsqu’on les met autour de la table
Pour Lauren Malka, ce processus d’infériorisation des femmes dans l’acte de manger et de cuisiner a été tranché par Thomas d’Aquin : les femmes ayant moins accès à la raison, elles peuvent moins réguler leur pulsion gourmande comparé aux hommes. On retrouve cet invariant de siècle en siècle : les femmes ne pourraient pas s’empêcher de céder à leurs pulsions, elles sont ainsi dangereuses, insatiables, il faut donc les contrôler, les gouverner.
Ariane Ngoune Saha (membre de Calim 8)
Ariane Ngoune Saha, habitante du 8ème arrondissement et membre du comité Calim 8 a partagé son expérience personnelle.
Ariane Ngoune Saha a évoqué les nombreuses recommandations partagées dans le cadre de sa contribution au projet de caisse solidaire de l’alimentation : manger bio, local, choisir ses aliments pour que les producteurs vivent bien et que nous aussi on ait des bons aliments avec une valeur santé.
Originaire du Cameroun, elle a grandi dans un environnement où la tomate est consommée toute l’année. Elle constate le regard moralisateur de son entourage professionnel lorsqu’elle consomme des tomates au travail en dehors des saisons.
Cette consommation de tomates constitue un marqueur identitaire. Renoncer à manger de la tomate, c’est renoncer à son identité. “Comment continuer de manger Camerounais avec les aliments produits dans le Rhône?”
Ariane Ngoune Saha a aussi évoqué son statut de mère : étant maman, avoir un repas équilibré (5 fruits et légumes/ jour), ça coûte cher, comment fait-on pour bien nourrir ses enfants ? Ariane Ngoune Saha a mis en avant l’intérêt du projet de caisse solidaire de l’alimentation qui permet d’acheter des produits de qualité mais se pose la question des suites si l’expérimentation prend fin “Comment faire sans cet argent ?”.
Enfin, elle a soulevé l’impact que pouvaient avoir les injonctions alimentaires auxquelles font face les femmes, les mères de famille, les personnes nouvellement arrivées sur le territoire en termes de santé mentale.
Grossophobie, honte de soi et soin
Kiyémis, Christine De Sousa et Céline Bruchet
Tout comme Karine Jacquemart, Lauren Malka évoque la façon dont le capitalisme s’est saisi de l’aspiration des femmes à plus de liberté au début du XXème siècle (à travers le fait d’enlever le corset) pour mieux les soumettre en leur vendant la minceur extrême. Cette attention obsessionnelle à la minceur c’est institutionnalisée au cours du XXème siècle à travers des discours médiatiques et médicaux où celle-ci constitue l’état corporel à atteindre, peu importe le prix à payer (au sens propre comme au sens figuré) et où les corps gros sont à exclure.
Kiyémis
Kiyémis a écrit en 2022 “Je suis votre pire cauchemar” un livre qui articule récit intime et analyse politique d’une société grossophobe mais aussi raciste et sexiste.
Dès les premières pages, elle convoque la figure de la “fille cauchemar” qui est le point de départ de sa réflexion “mes amies veulent rester mince donc je me rends compte que je suis leur pire cauchemar”.
Kiyémis s’intéresse à la hiérarchisation des corps “on va considérer qu’une femme mince, blanche, valide vaut plus qu’une femme moche, vieille, invalide, grosse, noire, etc”. Cette hiérarchisation des corps s’inscrit dans un système grossophobe qui méprise, humilie, harcèle, discrimine et tue “Sarah une petite fille de 9 ans s’est suicidée, il y a quelques jours à cause des moqueries de ses camarades”.
Kiyémis convoque la sociologue Sabrina Strings qui a écrit en 2019 l’ouvrage “Fearing de black Body : the racial origins of fat phobia” (« Avoir peur du corps noir. Les origines raciales de la grossophobie »). Sabrina Strings s’appuie sur une approche socio-historique pour décrire le lien entre racisme et grossophobie : pour justifier l’esclavage, il a fallu marquer des divisions entre blancs et noirs. Un corps humain c’est un corps d’aristocrate blanc, discipliné qui sait se contenir face à la nourriture tandis que les corps noirs féminins sont considérés comme indociles, sauvages, voluptueux : un corps animal donc, moins humain.
Kiyémis rappelle que les complexes corporels sont socialement construits. Si nous avons affaire à des constructions sociales, il est possible de les déconstruire, de les “fissurer”.
“C’était l’idée de mon livre, on a le droit de kiffer dans ce monde en tant que femme grosse noire. Il y a de la joie dans nos corps. Ce n’est pas la norme de l’esthétique qui est importante car elle ne dit rien de notre expérience”.
Dans son récit, Kiyémis écrit “Pour moi, femme noire et grosse, aller voir un thérapeute, c’était également surmonter des années d’évitement de tout le corps médical. Faire confiance à un médecin a été difficile, tant j’avais intériorisé qu’on ne pourrait que me “reprocher” mon état, et je n’étais franchement prête à payer quelqu’un pour alimenter la honte que j’éprouvais pour mon propre corps. Me faire insulter et sortir ma carte bleue ensuite ? C’était hors de question ! ”.
Nombre de discours, dont le sien, évoquent les violences exercées par le corps médical sur des populations minorisées.
Cependant, de plus en plus de médecins, et plus largement de professionnel•les du champ médico-social, prennent conscience de ces sujets et adaptent leur pratique. C’est notamment le cas dans la santé communautaire, un modèle de soin qui se développe en France, et dont nous ont parlé Christine De Sousa, infirmière, et Céline Bruchet, médecin.
Christine De Sousa et Céline Bruchet
Santé Commune est un centre de santé autogéré par des professionnel•les du champ médicosocial (médecin, sage femme, psychologue, infirmière, travailleuse sociale, accompagnatrice santé et travail, accuillante/médiatrice en santé, coordinateur gestionnaire) situé à Vaux-en-Velin.
Christine De Sousa et Céline Bruchet sont convaincues qu’il faut repenser le système de santé actuel, notamment en tenant compte des déterminants sociaux de santé. Pour elles, il est important de considérer l’environnement des personnes et d’agir sur cet environnement avant de travailler sur les comportements.
Communautaire, le centre de santé a vocation à faire participer les habitant•es dans l’élaboration des activités en partant de leurs besoins (en voici quelques exemples : la création d’un espace bien-être, rédaction d’une charte, etc) pour les placer au cœur de leur parcours de santé. Par ailleurs, les temps de consultation sont plus longs et ne sont pas centrés sur une approche purement médicale mais une approche globale du prendre soin.
Infirmière au centre de santé, Christine De Sousa nous a partagé un projet qui a été monté avec des usagers et usagères “Le poids des mots”. Ce projet est né de la volonté de personnes grosses de s’interroger sur leurs conditions de vie plutôt que de se concentrer sur la perte de poids : qu’est-ce que je vis dans ce corps ?
A travers ce projet, il y a une volonté de sortir du “y’a qu'à faut qu’on” en partant du besoin des personnes et en s’appuyant sur une dynamique collective “pour qu’elles puissent reprendre du pouvoir d’agir sur ce qu'elles veulent elles-même”. Différentes activités ont été co-construites avec le groupe, par exemple, une activité de remise en mouvement, des ateliers cuisine avec La Légumerie et différent•es professionnel•les sont intervenues telles qu’une socio esthéticienne ou nutritionniste pour travailler sur les sensations, l’éveil de son corps et échanger autour des traumatismes vécus.
Espoir, mise en mouvement
Dans les ouvrages de Karine Jacquemart et Kiyémis, la place des émotions est importante. On comprend bien que la colère constitue un moteur pour l’action mais qu’elle n’est certainement pas suffisante pour aller vers une société plus désirable. Nous avons emprunté un verbe utilisé par Kiyémis “Utopier”, et avons proposé donc qu’on utopie ensemble,”qu’on rêve grand, qu’on rêve fort”. De quoi pouvons-nous rêver ?
Karine Jacquemart
Le pouvoir d’agir ! Se sentir légitime, on a du pouvoir. Les systèmes de domination dans l'alimentation sont ceux de toute la société. On est légitime à exiger des droits fondamentaux. Au lieu de se laisser dominer par des petits groupes. On est ensemble, on va expérimenter d’autres façons de faire.
Héloïse Ferber
L’alimentation est un objet propice au jugement, au delà du jugement “une tomate c’est pas de saison” est-ce qu’on pourrait avoir une curiosité ? Heloise nous invite à transiter d’un espace de jugement vers un espace de rencontre de l’autre.
Lauren Malka
Utopier, c’est acter qu’il y a un “déjà là”. Lauren Malka a étudié l’histoire des femmes, à chaque fois qu’elles ont fait progresser la société, il y a eu un “backlash” (=retour de bâton), mais cela ne doit pas empêcher d’utopier et de célébrer l’existant.
Céline Bruchet
Utopier ce serait rencontrer des médecins et professionnel•les de santé qui prennent soin et ne soient pas grossophobes.
Isabelle Picard
Isabelle voit un déjà là à travers les retours de sa fille, aujourd’hui esthéticienne, qui lui rapporte “Maman tous les corps sont beaux”
Kiyémis
On est déjà le résultat de gens qui ont utopié, nous on est la résultante de ça, des suffragettes, des esclaves. Utopier c’est leur faire hommage.
Quelques ressources citées lors de la table ronde ou pour appronfondir
Les dangers de notre alimentation par Karine Jacquemart (Editions Payot, 2025)
Je suis votre pire cauchemar par Kiyémis (Éditions Points, 2022)
Mangeuses, histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès par Lauren Malka (Éditions Les Pérégrines, 2023)
Tribune : refuser la perte de poids comme politique de santé publique
Crédit photo : Laurine Verdier